Les lectures de Sainte Thérèse
Alfred Morel-Fatio
Nous ne possédons aucun ouvrage important sur la mystique espagnole au XVIe siècle, et tout fait prévoir que ce chapitre si considérable de l'histoire religieuse de la Péninsule ne sera pas traité de longtemps comme on souhaiterait qu'il pût l'être, j'entends par un esprit libre, non inféodé à telle ou telle école, mais néanmoins sympathique aux doctrines contemplatives en même temps que très informé1. Nos voisins les Espagnols se contentent de trouver mauvais le livre de Rousselot2, ce qui ne nous avance guère, nul parmi eux ne s'occupant d'en faire un meilleur ni même de préluder, par des études de détail, à l'ouvrage d'ensemble qu'il serait assez imprudent d'écrire avant l'achèvement de beaucoup de travaux préliminaires3. Dans Rousselot, nous n'apprenons rien sur la première phase du mysticisme péninsulaire qui a préparé l'éclosion du grand mouvement spirituel de la période suivante. En outre, plusieurs des écrivains du XVIe siècle qu'il a étudié n'appartiennent pas à son sujet, Fr. Luis de León, par exemple, qui n'a touché au mysticisme que pour défendre la doctrine de sainte Thérèse, en sa qualité d'éditeur des oeuvres de la Mère; d'autres vrais mystiques, en revanche, manquent chez cet auteur, sans compter qu'une connaissance trop superficielle de la langue, de la littérature et de l'histoire de l'Espagne l'a exposé à commettre de fréquentes erreurs de fait et d'appréciation. Pour ce qui concerne sainte Thérèse, Rousselot n'a pas recherché ce que sa méthode d'oraison doit aux spirituels antérieurs; car, quelle que soit l'empreinte si personnelle dont elle a marqué sa vie contemplative aussi bien que sa vie active, il y a chez la grande carmélite des parties d'emprunt qu'on aurait intérêt à mieux discerner. A vrai dire, ceux qui étudient Thérèse exclusivement au point de vue psychique et physiologique peuvent faire abstraction des alentours, mais quiconque se propose de la remettre dans son milieu propre, à la place qu'elle occupe dans l'histoire du mysticisme espagnol, a le devoir de s'enquérir de ses maîtres et de ses inspirateurs. Je ne traiterai pas pour le moment du mysticisme de Thérèse, étude qui doit porter en premier lieu sur les écrits de Francisco de Osuna et de Bernardino de Laredo; je pense le faire plus tard. Aujourd'hui, je voudrais seulement dresser une sorte d'inventaire des lectures de la sainte, à l'adresse surtout de ses disciples et de ses admirateurs qui n'ont pas toujours le temps ni les moyens de se reporter aux livres qu'elle cite et dont elle déclare qu'ils lui ont fourni un enseignement ou un secours spirituel très efficace.
Pendant la
période de sa vie qui s'étend jusqu'à
l'année 1559, Thérèse fut une grande liseuse.
Dans son enfance et sa jeunesse, elle lut avec passion des livres
de chevaleries; et même, s'il faut en croire son premier
biographe, le P. Francisco de Ribera, elle
s'associa avec son frère Rodrigo pour en composer
un4.
Que ne donnerait-on pas aujourd'hui pour posséder ce
récit d'aventures romanesques, où s'accusaient
peut-être déjà certains traits de son
caractère et de son style? En même temps que dans les
Amadís
ou autres romans de même espèce, l'imagination
surexcitée de la jeune fille trouvait à se
repaître dans les Vies des saints, qu'elle lisait aussi avec
son frère et qu'en son âge mûr elle ne cessa
jamais de lire, mais avec d'autres préoccupations que
lorsqu'elle y cherchait surtout des exemples d'actions
héroïques ou des tableaux de supplices effrayants.
Thérèse put encore faire d'autres lectures dans la
bibliothèque de son père, qui, nous dit-elle,
«aimant à lire de bons livres, s'en
était procure en langue espagnole à l'usage de ses
enfants»
5.
L'expression buenos
libros s'applique, à la vérité, chez
Thérèse toujours aux livres de dévotion, et
peut-être, après son second mariage, Alonso de Cepeda
ne garda-t-il plus en sa demeure que des ouvrages pieux, car sa
fille paraît l'avoir toujours connu très
austère; mais nous savons pourtant qu'à une
époque antérieure de sa vie il possédait une
petite librairie d'amateur, où l'on trouve,
à côté du Retablo de la vida de Christo de Juan de Padilla
et de poésies religieuses de Fernán Pérez de
Guzmán, quelques livres profanes: le De Officiis de Cicéron
(sans doute la traduction d'Alonso de Cartagena), la
Consolation de Boèce (sans doute la traduction
castillane faite sur le catalan de Saplana), un Virgile, la
compilation de sentences morales intitulée Proverbios de Séneca,
un roman d'aventures du cycle carolingien, La Gran Conquista de Ultramar,
les deux poèmes de Juan de Mena, les Trecientas et la Coronación, et
enfin un Lunaire6.
Quoi qu'il en soit, et si même quelques-unes de ces oeuvres
ont été à la disposition de
Thérèse, on ne voit guère ce qu'elle y aurait
pris. En tout cas, ses écrits historiques ou contemplatifs
ne contiennent que bien peu de souvenirs de ses lectures profanes.
Au chapitre XXXIX de la Vie, elle assimile l'âme
renouvelée par l'amour divin à l'oiseau phénix
qui renaît de ses cendres, «selon ce
que j'ai lu»
, dit-elle, et dans le Château de
l'âme (IV, 3) elle compare le repliement de l'âme
(encogimiento) à ce mouvement de retraite que fait
le hérisson ou la tortue, «comme je
crois l'avoir lu quelque part.»
Çà et
là aussi, certaines expressions qu'elle emploie font penser
au langage des Chevaleries: «la voluntad es la que
mantiene la tela»
(Vie,
ch. XVIII; E. I, 60b); «¿como days la
fuerça de esta çivdad y llaves de la fortaleça
de ella a tan covarde alcayde?»
(ch. XVIII;
E. I, 59b); «como quien pelea contra
vn jayan fuerte»
(ch. XX; E. I,
64b);
«aqui se levanta ya de el
todo la vandera por cristo, que no pareçe otra cosa sino que
este alcayde de esta fortaleça se sube y le suben a la torre
mas alta a levantar la vandera por dios»
(ch. XX; E. I, 67ª); «este
gran dios de las cavallerias»
(Château de l'âme, VI, ch. 6; E. I,
470b),
expression qui traduit Deus exercituum. Malgré ces passages et
sans doute d'autres qu'on pourrait relever en ce genre, il
paraît évident que Thérèse s'est
appliquée à ne rien écrire qui rappelât
sa vie et ses occupations mondaines.
À partir du
jour où son oncle l'initia aux lectures pieuses,
Thérèse ne connut plus que ce qu'elle nomme les
buenos libros.
«Ce qui me sauva, dit-elle au chapitre
III de la Vie, fut d'avoir pris goût aux bons
livres: je lisais les Épîtres de saint
Jérôme7.»
Et lorsque le même onele lui donna le Troisième
Abécédaire de Francisco de Osuna, la Mère
nous déclare qu'ayant depuis une année lu de bons
livres, elle ne voulut plus des autres, à cause du mal
qu'ils lui avaient causé8.
Lorsqu'elle est gratifiée du don d'oraison, la lecture lui
devient un exercise nécessaire, indispensable; elle ne peut
se recueillir sans avoir lu. Ne réussissant pas à
concentrer sa pensée sur l'objet de la contemplation ni
à tirer parti de son imagination qu'elle déclare
paresseuse, il faut qu'elle ait recours aux livres9.
Durant les premières années de son apprentissage
spirituel, «jamais, dit-elle, si ce n'est
immédiatement après avoir communié, je n'osais
me mettre en état d'oraison sans un livre10.»
Thérèse insiste beaucoup sur ce point: «Mon âme battait la campagne quand les
livres me manquaient11,»
et ailleurs encore: «C'est une bonne chose qu'un livre pour se
recueillir prestement12.»
Mais plus elle progresse dans son oraison, plus elle trouve d'appui
et d'instruction auprès de ses confesseurs et plus elle
jouit des faveurs du Maître, moins elle a besoin de livres:
L'expérience remplace la lecture.
Thérèse constate alors que bien des choses qu'elle ne
comprenait pas en lisant s'éclairent et prennent un
sens13,
et elle nous dit: «Je plains ceux qui
commencent rien qu'avec des livres, car c'est une chose
étonnante combien l'on comprend autrement lorsqu'on a acquis
l'expérience14.»
Elle en arrive même à juger les livres spirituels
inutiles15,
et en rédigeant pour ses religieuses le Chemin de
perfection, elle les met en garde contre l'abus des lectures
«qui fait perdre la
dévotion»
16.
Au surplus, une
circonstance tout à fait indépendante de sa
volonté priva brusquement Thérèse de toute une
littérature dont elle s'était longtemps nourrie et
qui lui procurait parfois encore un certain soulagement. Cette
circonstance, à laquelle elle fait allusion dans le chapitre
XXVI de la Vie, fut la publication, en 1559, de l'Index du
Grand Inquisiteur D. Fernando de Valdés17,
qui proscrivait non seulement beaucoup d'ouvrages
hérétiques, mais un très grand nombre aussi de
livres contemplatifs en langue vulgaire, sous prétexte
qu'ils s'adressaient surtout aux illettrés et pouvaient
répandre des doctrines dangereuses ou égarer des
âmes simples. Valdés, suivant le mot de Louis de
Grenade, qui eut lui-même à pâtir des
sévérités du Grand Inquisiteur, n'aimait pas
ce qu'il appelait une littérature de «femmes de charpentiers»
18.
En 1559, Thérèse était une contemplative fort
exercée; de doctes théologiens la guidaient, et elle
avait heureusement trouvé chez les Pères de la
Compagnie de Jésus des confesseurs qui comprenaient son
âme: la mesure prohibitive de Valdés l'atteignit moins
gravement qu'on ne serait porté à le croire,
puisqu'elle pouvait désormais se passer de
l'entraînement des lectures. Mais, notons-le, si
Thérèse dut renoncer à certains livres
spirituels, elle ne perdit jamais l'habitude de s'inspirer de
l'Écriture Sainte, dans la mesure, bien entendu, où
cela lui était possible et permis.
Sur les lectures
spirituelles de Thérèse, nous possédons trois
sources d'information: 1.º les citations et allusions
répandues dans ses oeuvres, principalement dans la
Vie et le Château de l'âme; 2.º
un article des Constitutions de la Réforme
thérésienne du Carmel, chap. X, § 2, qui
énumère les livres dont doivent être pourvus
les monastères; 3.º la déposition de la
Mère María de San Francisco, qui, dans
l'enquête pour la canonisation, mentionne les livres que la
sainte «especialmente
leia»
(E. II, 394b). J'estime utile de
reproduire ces deux derniers documents. Tel est d'abord l'article
des Constitutions19:
|
Tenga cuenta la Priora con que aya buenos libros; en especial Cartuxanos, Flos sanctorum, Contemptus mundi, Oratorio de religiosos, los de Fray Luys de Granada, y los del padre fray Pedro de Alcantara: porque es en parte este mantenimiento tan necessario para el alma, como el comer para el cuerpo20. |
Voici maintenant la déclaration de la Mère María de San Francisco, lors de l'information sur la sainteté de Thérèse qui eut lieu à Médina del Campo:
|
Digo que el tiempo que no gastaba nuestra santa Madre en oracion y cosas forzosas, lo pasaba en leccion; y los libros, que especialmente leia, eran los Morales de San Gregorio, y las obras del Cartujano, y el Abecedario de Osuna, en la Subida del Monte, en las obras del padre fray Luis de Granada, Arte de servir á Dios y Contemptus mundi, y las vidas de los santos21. |
A la vérité, les écrits de Thérèse ou ces deux derniers documents ne nous renseignent pas sur tout ce qu'elle a pu lire, mais ils nous apprennent à peu près l'essentiel.
Dans les pages qui suivent, je m'abstiens de décrire par le menu les ouvrages déjà décrits, soit dans les bibliographies spéciales, telles que l'Ensayo de Gallardo, le Catálogo de la biblioteca de Satvá, la Bibliografía ibérica del siglo XV de Haebler, soit dans les précieux inventaires typographiques issus des concours de la Bibliothèque nationale de Madrid, soit encore dans certains catalogues de vente riches en livres espagnols: il suffit de renvoyer à ces divers répertoires. J'aurai à me servir aussi des Index de l'Inquisition d'Espagne. Trois d'entre eux sont à considérer: un Index de Louvain, réimprimé avec des additions du Grand Inquisiteur D. Fernando de Valdés, à Tolède en 1551; l'Index du même Valdés de 1559, et l'Index du cardinal Quiroga de 1583. Je cite le premier d'après la reproduction phototypique faite à New-York par M.A.M. Huntington, et les deux derniers d'après Fr. H. Reusch, Die Indices librorum prohibitorum des sechzehnten Jahrhunderts, Tübingue, 1886 (t. CLXXVI des publications du Litterarischer Verein de Stuttgart).
Sainte
Thérèse mettait l'Écriture Sainte très
au-dessus de ce qu'ont écrit les hommes, quelque pieux et
doctes qu'ils fussent. Parlant dans ses Fondations d'un
chanoine de Tolède, le Dr.
Velázquez, qui l'avait confessée et consolée
spirituellement, elle dit: «Il me fut
d'un grand secours, car il me rassurait à l'aide de choses
de la Sainte Écriture, qui est ce qui m'importe le
plus22.»
En diverses circonstances, elle insiste sur la valeur de telle
partie des livres sacrés qui à ses yeux remplace
avantageusement toute autre littérature. «Toujours,»
écrit-elle dans le
Chemin de perfection, «toujours
les paroles que les Évangiles produisent telles qu'elles
sortirent de cette bouche très sacrée m'ont plus
attachée et recueillie que les écrits les mieux
composés: ceux-là, surtout s'ils n'étaient
point d'un auteur très approuvé, je
n'éprouvais pas l'envie de les lire23.»
Le Cantique, même à travers le latin qu'elle
ne comprend pas, aussi bien que l'Oruison dominicale, ces
deux morceaux d'inspiration divine valent «les livres les plus
dévots»
24
ou lui paraissent contenir «la plus haute
méthode de contemplation»
et «le chemin
spirituel dès son point de départ»25.
Une fois elle regrette son impuissance à extraire de
l'Écriture tout ce qui «doit s'y
trouver»
pour bien définir la paix de l'âme
dans le mariage spirituel26.
Avant d'évaluer ce qu'elle possédait de l'Ancien comme du Nouveau Testament, il convient de rechercher comment elle a pu connaître les livres saints et s'en assimiler les passages qu'elle a utilisés et qui ont aidé à son éducation religieuse.
Thérèse n'entendait pas le latin de la
Vulgate: elle l'affirme elle-même et à tout
propos elle se dit «sans
lettres»
. Son ignorance du latin est aussi
attestée par l'un de ses premiers biographes, qui entra
très avant dans son intimité et la confessa, le P.
Diego de Yepes. «Femme,»
dit-il
de Thérèse, «qui jamais
n'eut la curiosité de comprendre un mot de latin, à
la différence d'autres religieuses qui font les savantes et
les entendues27.»
Toute explication d'ordre surnaturel étant ici
écartée28,
il reste que Thérèse connut l'Écriture soit
par des traductions, soit par des explications que lui fournirent
les théologiens de son entourage, seuls qualifiés
à son avis pour interpréter le latin de la
Vulgate; car cette femme, qui prisait tant le savoir chez
ses directeurs et ses confesseurs, n'en voulait à aucun prix
pour elle ni pour ses religieuses. Le même P. Yepes conte
l'histoire d'une jeune fille de Tolède, qui,
désireuse de se faire carmélite et ayant
annoncé qu'elle apporterait au monastère une Bible,
reçut de la Mère Thérèse la
réponse suivante: «Une Bible, ma
fille! Ne venez pas chez nous. Nous sommes des femmes ignorantes et
nous ne nous occupons de faire que ce qu'on nous ordonne. Nous ne
voulons ni de vous ni de votre Bible29.»
La Bible en question ne pouvait être qu'une Bible
latine30:
ce n'était pas au livre qu'en voulait Thérèse
mais aux prétentions du bas bleu. En une autre occasion,
Thérèse écrivit à la Mère
María de San José: «Dieu
préserve toutes mes filles de se donner pour
latines... J'aime bien mieux qu'elles cherchent à
paraître pauvres d'esprit, ce qui convient très bien
à des saintes, que de paraître si
savantes31.»
Tout ce qu'elle demandait à ses filles, c'est qu'elles
sussent lire et prononcer le latin pour le service du choeur et
parce que la règle l'exigeait32.
En ce qui concerne les traductions des livres bibliques dont Thérèse a pu se servir, il faut distinguer entre la première et la seconde moitié de sa vie, ou, ce qui revient à peu près au même, entre la première et la seconde moitié du XVI siècle.
Depuis
l'établissement de l'Inquisition espagnole jusqu'en 1551, la
traduction et la lecture de la Bible en langue vulgaire ne furent
pas prohibées par mesure générale, comme plus
tard, quoique l'archevêque Carranza ait été
trop loin en disant: «Je ne sache pas
qu'avant que les hérésies du maudit Luther fussent
sorties de l'Enfer à la lumière du monde on ait nulle
part interdit la Sainte Écriture en langue
vulgaire33.»
La vérité est que l'Inquisition espagnole
pourchassait les Bibles traduites quand elle les supposait
contaminées de judaïsme. Villanueva parle de Bibles
brûlées à Salamanque en 1492: «Anno Domini 1492, die 25
mensis septembris, quaedam Bibliae in lingua materna scriptae...
traductae secundum Bibliam Hebraeorum... in praesentia omnium
fuerunt concrematae34.»
D.
José Enrique Serrano y Morales a publié plusieurs
documents des années 1497 et 1498 ordonnant la saisie ou la
crémation à Valence de «brivias en
romance»
ou de «bibries en pla o
saltiris en pla o altres qualseuol libres en los quals haja salms
en pla»
35.
A Barcelone, de même, nous constatons qu'en 1498 furent
brûlés sur la grande place de la ville «les biblies en pla e
altres libres en pla descendents de la
biblia»
36.
L'un des documents produits par M. Serrano condamne même
expressément toute tentative de traduire la Bible dans la
langue moderne, dont le vocabulaire ne se prête pas à
rendre le texte sacré, alors que le latin de saint
Jérôme, qui a reçu l'approbation de
l'Église, répond à tous les besoins. Mais ces
mesures de proscription n'avaient pas de caractère
général; elles n'étaient prises que lorsque
les inquisiteurs croyaient s'apercevoir que les traductions
servaient aux judaïsants à altérer le texte
biblique dans l'intérêt de leur croyance.
L'Index
publié à Tolède en 1551 introduit un
régime nouveau; au nombre des «libros reprobados en
lengua castellana»
il met en premier lieu
la Bible en quelque langue vulgaire que ce soit: «Biblia en romance
castellano [o] en otra qualquier vulgar
lengua.»
A première vue, on serait
tenté de croire que cette prohibition suppose l'existence
d'une ou de plusieurs Bibles castillanes imprimées,
les Index ne visant guère de livres manuscrits, mais aucun
bibliographe ne nous a encore décrit une Bible castillane en
lettres de forme antérieure à la Bible juive de
Ferrare publiée en 1553, qui naturellement ne contient que
l'Ancien Testament. Et pourtant les érudits qui se sont
occupés de l'histoire religieuse de l'Espagne admettent,
sans d'ailleurs préciser, une large circulation de versions
bibliques vers le milieu du XVIe siècle et s'appuient entre
autres sur l'autorité de l'archevêque Carranza dans
ses Comentarios sobre
el catechismo (1558). Carranza, après avoir
expliqué les motifs de la prohibition de la Bible en langue
vulgaire, dit qu'à son avis certains livres du texte
sacré peuvent être lus par tous sans
inconvénient, comme les livres sapientiaux et historiques de
l'Ancien Testament, ou quelques Évangiles et
Épîtres du Nouveau avec les Actes des Apôtres,
et que même une traduction complète, un peu libre et
commentée, conviendrait à certaines personnes
sensées et prudentes qui profiteraient de cette lecture
mieux que d'autres qui savent le latin et ont de l'instruction.
Puis il ajoute ces paroles très intéressantes:
«Yo tengo esperiencia de
esto, y así lo puedo certificar con verdad, que de mi
consejo han leido toda la Sagrada Escritura algunas Personas,
viendo que concurrian en ellas las partes que me parecian
necesarias, y que sacaron muy gran fruto para su consolacion y
correccion de vida. Entre estas fueron algunas mugeres que ni
Paula, ni Eustoquio, nobles Romanas, á cuya peticion les
trasladó S. Gerónimo la
Escritura segun la verdad Hebráica, la pudieron leer mas
dignamente, si yo por la bondad de Dios tengo algun juicio en
esto37.»
A quelles femmes, Carranza faisait-il ainsi lire «toute la Sainte Écriture»,
et
dans quel texte vulgaire la leur présentait-il? C'est ce que
malheureusement nous ignorons. Est-il bien sûr d'ailleurs
qu'il s'agisse ici de femmes espagnoles? Carranza a beaucoup
voyagé et séjourné à l'étranger,
il a notamment passé trois ans en Angleterre où
précisément il s'occupa de la question biblique; il
ne me paraît donc pas démontré que le passage
cité s'applique à l'Espagne. M. Lea s'appuie encore
sur deux passages du procès de María Cazalla
(1534)38,
le premier où il est dit: «Se acostumbra por
mujeres católicas leer algunos libros de la Sagrada
Escritura en romance,»
et l'autre où
l'accusée réplique en ces termes à une
accusation portée contre elle: «Pero si por leer una
epístola en romance se hubiese de imputar á delito
ó se hubiese de tomar como predicacion, pocas mujeres
habría devotas ó que supieran leer que no fuesen
notadas de esto, que no es herejía ni delito de ninguna
clase39.»
Remarquons toutefois qu'il n'est question ici que de certains
livres de la Bible en romance et non d'une Bible
complète. Si une Bible castillane avait été
imprimée avant 1551, comment aurait-elle disparu sans
laisser la moindre trace? On pourrait invoquer, il est vrai,
l'exemple de la Bible catalane, celle de Bonifaci Ferrer, dont
l'édition a été totalement détruite,
moins quelques feuillets que sauvèrent des érudits du
XVII siècle40.
La Bible castillane aurait-elle subi le même sort? C'est
possible, quoique nous ne le sachions pas41,
et jusqu'à preuve du contraire j'inclinerais à croire
que la prohibition de 1551 fut plutôt une mesure
préventive à l'adresse des imprimeurs qui auraient pu
être tentés d'imprimer quelqu'une des versions
manuscrites de la Bible castillane du Moyen-Âge qui ont
été étudiées par Éd. Boehmer dans le tome 11 de ses
Spanish
Reformers et par S. Berger dans le tome XXVIII de la
Romania. Mais après 1553, les Inquisiteurs se
trouvaient en présence de la Bible juive imprimée
à Ferrare dont ils avaient le devoir d'interdire la
circulation en Espagne. L'Index de Valdés de 1559 ne la
mentionne pas expressément; il prohibe en
général la «Biblia en nuestro vulgar o en otro qualquier
traduzido en todo o en parte, como no este en Hebraico, Chaldeo,
Griego o Latin»
(Reusch, p. 232), puis une série de livres traduits de
l'Ancien comme du Nouveau Testament, et enfin le «Testamento nuevo en
qualquier lengua vulgar, y en especial los Testamentos impressos en
Venecia, en casa de Joan Philadelfo año de 1556 sin nombre
del traductor»
(Reusch, p. 239), article
qui vise les testaments protestants de Francisco de Enzinas (1543)
et de Juan Pérez (1556). Pour plus de sûreté
encore, Valdés interdit un nombre considérable de
Livres d'heures imprimés en Espagne ou hors d'Espagne et
ordonne la remise à l'Inquisition des impressions volantes
ou des copies manuscrites de passages des Évangiles ou des
Épîtres de saint Paul: «Y porque ay algunos
pedaços de evangelios y epistolas de Sant Pablo y otros
lugares del Nuevo Testamento en vulgar Castellano, ansi impressos
como de mano, de que se han seguido algunos inconvenientes,
mandamos que... se entreguen al Sancto
Officio»
(Reusch, p. 240). L'Index de
Quiroga de 1583 confirme les précédents, mais
introduit toutefois par sa règle sixième une
légère atténuation aux défenses
prononcées antérieurement: «Prohibense las Biblias
en lengua vulgar con todas sus partes, pero no las clausulas,
sentencias o capitulos que de ella anduvieren insertos en los
libros de catholicos que los explican o alegan, ni menos las
epistolas y evangelios que se cantan en la missa por el discurso
del año, no estando de por si solas, sino juntamente con los
sermones o declaraciones que para edificacion de los fieles se han
compuesto o compusieren por autores
catholicos»
(Reusch, p. 383).
À aucune époque de sa vie, ni avant 1551 ni après, Thérèse n'a eu à sa disposition un texte complet de la Bible en castillan; elle n'a connu de la Bible que les parties contenues dans la liturgie ou dans les livres d'édification qu'elle lisait ou encore dans les citations des prédicateurs dont elle écoutait la parole avec avidité42.
Le Nouveau
Testament lui était, il va de soi, beaucoup plus familier
que l'Ancien, aussi bien par la place considérable que les
Évangiles et les Épîtres occupent dans la
liturgie que parce que la vie du Christ et surtout sa passion
devinrent de bonne heure le sujet presque exclusif de ses
pensées. De très notables portions des
Évangiles et des Épîtres, tout l'Ordinaire de
la messe, furent de bonne heure mis à la portée des
fidèles par deux traductions, celle de Gonzalo de Santa
María, Evangelios y epistolas de todo el año,
Saragosse, 1485, et celle de Fr. Ambrosio de Montesino, Evangelios, Epistolas, Leciones
y prophecias que la sancta yglesia canta en la missa por todo el
año, Tolède, 1512, dont Mayans a dit, dans son
Orador
cristiano, qu'elle est au «monument du pur langage
espagnol»
43.
Le livre de Montesino, six fois réimprimé du vivant
de notre sainte44,
et, dans l'édition de Burgos 1555 au moins, illustré
de bois représentant diverses scènes de l'histoire du
Christ, devait figurer souvent dans les petites
«librairies» de familles pieuses comme celle des
Sánchez de Cepeda: il serait surprenant que
Thérèse ne l'eût pas eu entre les mains. Dans
sa première jeunesse aussi, et surtout avant son
entrée comme pensionnaire au couvent des augustines d'Avila,
elle a dû posséder tel ou tel de ces livres d'Heures
en espagnol proscrits par l'index de 1559 qui en signale plus d'une
trentaine, dont plusieurs imprimés à Paris ou
à Lyon; elle y pouvait trouver, à côté
de l'office de la Vierge, du Rosaire, que sa mère lui
faisait réciter, et de bien d'autres prières, un
récit de la Passion tiré des
Évangiles45.
Mais le livre où il y a lieu de croire qu'elle a
puisé plus que partout ailleurs une large connaissance des
Évangiles est la Vita Christi de Ludolphe de Saxe, que le
même Ambrosio de Montesino, traducteur des
Évangiles et des Épîtres, mit
en castillan à la demande des Rois Catholiques, Ferdinand et
Isabelle. Comme cet ouvrage a été cité par
Thérèse dans sa Vie, qu'elle ordonna de le
mettre dans la bibliothèque de ses monastères et
qu'au témoignage de la Mère María de San
Francisco il fut une des lectures de prédilection de la
sainte, je lui consacrerai plus bas une notice spéciale. Ici
nous n'avons à le considérer qu'au point de vue
purement scripturaire. La Vita Christi est une Concorde des quatre
Évangiles, enrichie d'abondants commentaires, et où
le traducteur a eu soin de distinguer typographiquement le texte
sacré, soit en employant un plus gros caractère, soit
en se servant de guillemets46.
En somme, le livre remplaçait presque une traduction des
Évangiles. Comme il est rare que Thérèse cite
textuellement des passages des quatre Évangélistes et
qu'en outre, en citant, elle devait se fier souvent à sa
mémoire, on ne réussirait guère à
donner une démonstration péremptoire des emprunts
qu'elle a pu faire à la version de Montesino. Toutefois,
certaines coïncidences éveillent l'attention. Nous
savons par exemple qu'après le morceau capital de la
Passion, trois épisodes de l'histoire du Christ ont
particulièrement captivé la sainte et se sont
tellement gravés dans son esprit qu'elle y fait allusion
dans presque tous ses écrits: la conversion de la Madeleine,
la rivalité de Marthe et de Marie et la rencontre du Christ
et de la Samaritaine47.
Or, ces trois épisodes font l'objet de trois chapitres
consécutifs dans la Vita Christi traduite par Montesino, ce sont les
chapitres XL à XLII de la première partie.
Thérèse trouvait là réunis en quelques
pages les plus beaux incidents féminins de l'histoire du
Christ qui la touchaient jusqu'au fond de l'âme.
Peut-être aussi, comme on le voit par le chapitre XIII de la
Vie, l'intérêt particulier qu'elle semble
avoir pris à l'une des scènes de la Passion, ce que
traditionnellement et iconographiquement l'on appelle le Christ
à la colonne, lui vient-il en partie48
du chapitre LXII du quatrième volume de Ludolphe
intitulé: «Comment Notre Seigneur
fut attaché à la colonne,»
et où il
est parlé en détail de la colonne de la flagellation
et rappelé qu'elle fut inégalement partagée
entre l'église de Sainte-Praxède à Rome et
celle du mont Sion de Jérusalem49.
Plus on examinera avec attention la version espagnole de la
Vita Christi,
non seulement sa partie narrative tirée des Évangiles
et paraphrasée, mais aussi ses copieux commentaires qui
vulgarisent à l'adresse des lecteurs ignorants tant de
passages des Pères et des Docteurs du Moyen-Âge, plus
on constatera, je crois, que Thérèse s'y est
instruite et y a puisé l'essentiel de la connaissance des
Évangiles dont elle fait montre dans ses oeuvres. Notons
aussi que le soin qu'elle a eu dans ses Constitutions de
recommander aux prieures des monastères de carmélites
l'acquisition en premier lieu des Cartujanos, c'est à-dire des quatre
volumes de la Vita
Christi, traduits par Montesino, indique assez qu'elle
considérait ce livre comme un équivalent de la parole
de Dieu, jugée par elle bien plus utile à ses filles
que celle des hommes même les plus recommandables par leur
doctrine et leur piété. A coup sûr, d'autres
traductions partielles ou paraphrases des Évangiles, en
prose ou en vers, ont pu passer sous les yeux de
Thérèse: les bibliographes citent une Passion de Christo,
d'après les quatre Évangélistes,
imprimée à Burgos vers 1493 (Haebler, n.º 522), puis, sous le nom
d'Andrés de Li, un Thesoro de la Passion, Saragosse, 1494 (Haebler,
n.º 200), et, en vers, nous avons, par exemple, La Passion de nuestro redemptor
y saluador Jesu Christo trobada por Diego de San Pedro,
s. l. n.
d., mais vers 1520 (P. Salvá,
Catálogo, n.º 954); toutefois la
Vita Christi
contenant l'ensemble de l'histoire évangélique, avec
beaucoup d'explications exégétiques et autres, la
dispensait de recourir à d'autres livres.
Des
Épîtres du Nouveau Testament, Thérèse,
ce qui n'a pas lieu de surprendre, paraît n'avoir connu que
celles de saint Paul. Elle avait pour l'Apôtre des Gentils un
véritable culte. Au chapitre XXIX de la Vie, elle
dit de saint Pierre et de saint Paul que «ces glorieux saints étaient ses patrons
très particuliers»
50,
mais ce dernier lui était encore plus cher, elle le sentait
plus près d'elle en quelque sorte, par certains traits de
caractère et par sa conversion si dramatique qui lui
rappelaient des sentiments qu'elle avait éprouvés.
Aussi ne s'étonnet-on pas de la voir choisir le nom de Pablo
comme l'un des pseudonymes qui lui servaient à
désigner son principal collaborateur dans la réforme
du Carmel et son intime ami, le P.
Gracián. Plusieurs expressions fortes ou pittoresques des
épîtres de saint Paul lui étaient
demeurées dans la mémoire et elle aime à les
rappeler; par exemple, le verset suivant: Omnia possum in eo, qui me confortat
(Ad Philipp. IV, I3), et cet
autre: Fidelis autem
Deus est, qui non patietur vos tentari supra id quod
potestis (I Ad
Corinth., X, I3), qui reviennent tous les deux trois fois
dans ses écrits51.
Une fois elle cite le verset Ad Philipp. I, 21, en latin, à sa
façon: Miqi
bibere cristus est, mori lucrun52.
A deux reprises, elle rapporte la pensée de saint Paul, non
d'après le texte même de l'épître, mais
d'après «un livre» dont le titre n'est pas
donné53,
et, dans une autre occurrence, elle attribue à saint Paul
ou au Christ une parole qui est de ce dernier et qui se
trouve dans l'Évangile de saint Luc, XVII, 10: Servi inutiles sumus: quod
debuimus facere, fecimus54.
Ces citations indirectes et ces hésitations semblent
indiquer qu'elle n'eut jamais à sa portée une
traduction complète des Épîtres de
l'Apôtre; elle n'a dû connaître de cette
littérature épistolaire que ce que lui fournissaient
les versions des Épîtres liturgiques, comme celle de
Montesino, et peut-être, avant, 1559, les feuilles volantes
contenant des morceaux d'Épîtres mentionnées
dans l'Index de Valdés.- De l'Apocalypse,
Thérèse ne fait jamais mention.
Quant à l'Ancien Testament, il faut établir une distinction entre les livres historiques, sapientiaux et prophétiques d'une part, et les Psaumes et le Cantiqne de l'autre.
Du premier groupe, Thérèse possédait une connaissance très sommaire, j'entends qu'elle savait seulement certains détails de l'histoire du peuple d'Israël. Elle parle dans ses écrits de Noé, d'Abraham, de Jacob, de Raehel et de Lia, de Joseph, de Pharaon, partant de la captivité en Égypte, de Moïse, de Saül, de Josué, dont elle croit que c'est lui qui a fait arrêter le soleil, sans en être cependant tout à fait sûre55, de Gédéon, de Suzanne, de la femme de Loth (nom qu'elle écrit, d'après son système, Lod), d'Élie, prétendu fondateur du Carmel, qu'elle appelle «notre père», de Jonas, dont elle connaît assez bien l'histoire56, de Job57, de David et de Salomon. A David, l'auteur des Psaumes qui occupent une si grande place dans la liturgie du Carmel, elle a voué une dévotion particulière et se réjouit d'avoir fondé un de ses monastères le jour de la fête de ce roi58. Tout cela implique-t-il des lectures faites dans une traduction complète de l'Ancien Testament, que, d'ailleurs, on ne saurait où chercher, puisqu'il ne peut être question ici ni de la Bible de Ferrare ni de la Bible protestante de Casiodoro de Reina publiée seulement en 1569? Je ne le pense pas. Ce que Thérèse sait des personnages de l'Ancien Testament qui viennent d'être énumérés, elle l'a sans doute pris dans certains livres de vulgarisation composés par des ecclésiastiques séculiers ou des réguliers pour l'instruction du peuple, comme par exemple, l'Epitome y sumario de la vida y excelencias de trece Patriarcas del Testamento nuevo59 y de nueve muy esclarecidas santas, Séville, 1555, du dominicain Fr. Domingo de Valtanas Mexia, auteur aussi de La vida y hechos admirables del Real projeta David y las excelencias del Psalterio sobre las otras escrituras, Séville, 1557, ou encore dans des pièces du théâtre religieux populaire et des romances vendus en feuilles volantes par les aveugles60. Une seule fois, à propos de Moïse, elle se réfère à un livre, mais la façon dont elle s'exprime61 ne permet pas de décider s'il s'agit en général del l'histoire du prophète ou d'un ouvrage spécial portant le titre d'Histoire de Moïse, dont au surplus les bibliographes ne nous disent rien.
«Que de choses il y a dans les Psaumes du
glorieux roi David qui, lorsqu'on nous les explique en notre
langue, nous demeurent néanmoins aussi obscures que le
latin62!»
.
Cette exclamation de la Mère dans ses Pensées sur
l'amour divin, tout autant qu'un passage de la Vie
où elle dit avoir mis quelque temps à comprendre les
mots Ubi est Deus
tuus du Psaume XLI63,
semblent indiquer qu'elle ne disposait pas d'une version en langue
espagnole du Psautier64.
Les versets des Psaumes auxquels elle se réfère dans
ses oeuvres sont presque toujours cités en latin, parce
qu'elle les avait en latin dans son Bréviaire et se
souvenait de les avoir psalmodiés, quoiqu'elle s'accuse dans
sa Vie de mal savoir l'Office et de mal
chanter65.
Quand Thérèse reproduit le texte de la
Vulgate, elle l'accommode très
généralement à sa prononciation
d'illettrée, preuve qu'elle citait de mémoire. Elle
remplace ainsi l'm ou le t final du latin par
n ou d, l'espagnol ne connaissant pas les
premières lettres à la fin des mots; elle
écrit sun,
cun, quen, modun, meun, dominun pour sum, cum, quem, modum, meum, dominum;
ed, timed, sicud, desiderad, posuid pour et, timet, sicut, desiderat,
posuit. Après une consonne, le t latin
disparaît: sun pour sunt et vul
pour vult; le groupe et est ramené à t:
dita et
fatus pour
dicta et
factus; le
qu du latin est remplacé à l'espagnole par
gu: aguarum pour aquarum. Parfois le texte est
altéré: letatun sun pour laetatus sum. Quoique tous les Psaumes
cités par Thérèse figurent dans la liturgie du
Carmel et que la psalmodie pour être méritoire ne
suppose pas l'intelligence du texte66,
il va de soi cependant que la carmélite comprenait au moins
approximativement les versets du Psautier qui lui venaient à
l'esprit en écrivant et qui lui servaient à
préciser sa pensée ou à donner plus
d'autorité à son discours.
Voici, sauf erreur, la liste des citations textuelles des Psaumes que j'ai relevées dans les écrits de Thérèse. Je donne le texte de la Vulgate suivi de la transcription ou de la traduction de la Mère et du renvoi, pour le jour où l'on récite ces Psaumes, au Psallerium du Carmel, d'après le Breviarium romanum ad usum Fratrum et Monialium Carmelitarum discalceatorum Ordinis B. M. V. de Monte Carmelo, Rome et Tournai, 190067.
Ps. X.LI, I. Quemadmodum desiderat cervus ad fontes aquarum: transcrit: quen ad modun desiderad çervus a fontes aguarun (Vie, ch. XXIX; E. I, 89b).- v. 4 et 11. Ubi est Deus tuus? traduit: donde esta tu dios? (Vie, ch. XX; E. I, 65b). Mardi à matines.
Ps. LIV, 7. Quis dabit mihi pennas sicut columbae? Les mots pennas columbae sont traduits par alas de paloma (Vie, ch. XX; E. I, 67ª). Mercredi à matines.
Ps. LXXXVIII, I. Misericordias Domini in aeternum cantabo; traduit: mas rresplandeçe el gran bien de vuestras misericordias, y con quanta rraçon las puedo yo para sienpre cantar! (Vie, ch. XIV; E. I, 52b). Vendredi à matines.
Ps. XCIII, 20. Qui fingis laborem in praecepto; traduit: que finjis travajo en vuestra ley (Vie, ch. XXXV; E, I, 108ª). Vendredi à matines. Cette citation a été indiquée pour la première fois par les carmélites de l'Incarnation (Oeuvres complètes de sainte Térèse, Paris, 1907, t. II, p. 61).
Ps. Cl, 8. Vigilavi, et factus sum sicut passer solitarius in tecto; transcrit: vigilavi ed fatus sun sicud passer solitarius yn tecto (Vie, ch. XX; E. I, 65ª). Samedi à matines.
Ps. CXI, 1. Beatus vir qui timet Dominum; transcrit: beatus vir qui timed dominun(Château de l'âme, III, 1; E. I, 442b); traduit: bienaventurado el varon que teme a dios (Château de l'âme, VII, 4; E. I, 487ª). Dimanche à vêpres.
Ps. CXV, 2. Omnis homo mendax; traduit: todo onbre es mentiroso (Château de l'âme, VI, 10; E. I, 479ª). Lundi à vêpres.
Ps. CXVIII, 32. Cum dilatasti cor meum; transcrit: cun dilatasti cor mevn (Château de l'âme, IV, I et 2; E. I, 446b et 448b).- v. 137. Justus es, Domine, et rectum judicium tuum; transcrit et traduit: justus es, Domine, y tus juyçios (Vie, ch. XIX; E. I, 62b). Dimanche à prime et à none.
Ps. CXXI, I. Laetatus sum, in his quae dicta sunt mihi; transcrit: letatun sun yn is que dita sun miqui (Vie, ch. X.XVII; E. I, 84b). Mardi à vêpres.
Ps. CXLII, 2. Non justificabitur in conspectu tuo omnis vivens; traduit: quien sera justo delante de ti? (Vie, ch. XX; E. I, 68ª). Vendredi à laudes.
Ps. CXLVII, 14. Qui posuit fines tuos pacem; transcrit et traduit: Posuid fines suyos in pace (Relation VI; E. I, 160ª). Samedi à vêpres.
Il est à
remarquer que, conformément à un usage ancien,
Thérèse qualifie de Psaume le Symbole de
saint Athanase, que la liturgie romaine classe parmi les
Cantica et qui se dit le dimanche à prime: «Un jour que je récitais le Psaume de
quincunque
vul, il me fut donné à entendre comment il y
avait un seul Dieu et trois personnes, si clairement que j'en
demeurai étonnée et grandement
consolée68.»
Reste maintenant
à parler du Cantique dont bien des passages
étaient familiers à Thérèse parce
qu'ils figurent dans l'Office de la Vierge; elle-même le
rappelle à ses religieuses: «Ainsi, mes filles, vous pouvez voir dans
l'Office de Notre-Dame, que nous récitons chaque semaine,
combien il y a de paroles des Cantiques dans les antiennes
et les leçons».
Les autres âmes les
entendront selon ce que Dieu leur voudra déclarer et
pourront connaître très clairement si elles ont
reçu quelque chose de semblable à ce que dit
l'Épouse: «Il a ordonné
en moi la charité69.»
On trouve dans presque tous les écrits de la Mère des
allusions au Cantique et même quelques citations
textuelles. Dans l'énumération de certaines faveurs
divines dont elle fut gratifiée de 1568 à 1671 et qui
figure dans l'édition La Fuente sous le titre de Relacion III,
Thérèse nous dit qu'étant un jour en oraison,
elle eut la révélation de ce que signifie ce verset
du Cantique, V, I: Veniat dilectus meus in hortum suum, et comrdat,
qu'elle reproduit très incorrectement: Veni dilectus meus in hortum meo et
comeded. Dans le Château de l'âme, V,
I, elle cite en espagnol le verset: Introduxit me in celtam vinariam, qui est le
quatrième du chapitre II, et signale une variante de la
traduction70;
enfin, dans les Exclamations, elle traduit le verset du
Cantique, II, 16: Dilectus meus mihi et ego illi71.
Mais l'intérêt spécial qu'à l'exemple
d'autres contemplatifs Thérèse prenait au
poème erotique s'accuse surtout dans ses Pensées
sur l'amour divin à propos de quelques paroles des Cantiques
de Salomon, dont nous ne possédons plus qu'un fragment,
le reste ayant été détruit sur l'ordre d'un de
ses directeurs. Cet ouvrage, que La Fuente pense judicieusement
avoir été écrit en 1567, est postérieur
de cinq ou six ans à la version espagnole
exécutée par Fr. Luis de León pour
répondre aux sollicitations d'une religieuse de Salamanque,
D.ª Isabel Osorio, version
qui fut subrepticement recopiée et se répandit par
toute l'Espagne et même en Amérique72.
Thérèse aurait-elle connu ce travail
d'interprétation et d'exégèse qui compromit si
gravement son auteur et lui valut les mésaventures que l'on
sait? Je craindrais de l'affirmer. En effet, de tous les livres
bibliques, le Cantique passait pour celui dont la version
en langue vulgaire offrait le plus d'inconvénients: en 1567,
huit ans après la publication de l'Index de Valdés,
il n'est pas vraisemblable que Thérèse, si stricte en
matière de foi et de discipline, si soumise à
l'autorité ecclésiastique, ait voulu se procurer
quelqu'une de ces copies furtives et sévèrement
pourchassées. D'ailleurs, les traductions qu'elle donne dans
ses Pensées de quelques versets du
Cantique diffèrent de celles de Fr. Luis. Notons
encore que l'avant-propos, malheureusement très
mutilé, des Pensées contient un passage, qui
a été reproduit ici déjà, et
d'où résulte que le texte latin seul, non compris par
Thérèse, mais qu'elle se faisait expliquer, fut le
point de départ de ses considérations sur l'amour
divin. On doit donc croire qu'elle ne vit jamais du
Cantique une version espagnole complète et se
contenta, soit des interprétations que lui fournirent les
hommes doctes de son entourage, soit aussi des passages traduits
dans le Ludolphe espagnol.
Il semble
difficile, dans l'état actuel de nos connaissances
bibliographiques, d'indiquer avec une absolue précision les
recueils de vies des saints en langue vulgaire que
Thérèse lut dès son enfance (voyez le chapitre
I de la Vie), qu'elle relut plus tard en maiute occasion
et qu'elle voulait que possédât la petite
bibliothèque de ses monastères. L'expression de
Flos sanctorum
des Constitutions ne doit peut-être pas être
prise à la lettre et ne désigne pas
nécessairement un recueil spécial. Il est à
remarquer toutefois que le titre de Flos sanctorum a été
donné dans certaines éditions anciennes à la
Legenda aurea
de Jacques de Varazzo (Voragine). Ainsi le British Museum possède un
exemplaire incomplet d'un livre, décrit par P. Salvá
(Catálogo, sous le numéro 4039), puis
très sommairement par Proctor (voyez Haebler, n.º 698,
qui ne renvoie pas à Salvá), et au folie II duquel on
lit ceci: «E puesto que se
llama este libro segun arriba hauemos dicho hystoria lombarda
Empero comun & vulgarmente se llama flos sanctorum: porque aqui no estan asi por entero las vidas
& hystorias de los santos como en el vitas patrum, mas
esta lo mas escogido.»
Un Flos sanctorum con sus
ethimologias a été décrit par Gallardo
(Ensayo, t. I,
col. 814), d'après un exemplaire incomplet à la fin,
qui ne porte par conséquent ni lieu ni date, mais que
Gallardo, d'après l'examen des caractères, estime
avoir été imprimé soit à Salamanque,
soit à Toulouse à la fin du XVe siècle. Les
fragments relatifs à Ponce Pilate qu'en a extraits Gallardo
nous prouvent qu'il s'agit encore ici d'une Legenda aurea, ces fragments
répondant à divers passages du chapitre LIII:
De passione
Domini de la Legenda (éd. Th. Graesse, Dresde et Leipzig,
1846). Un recueil différent est celui que possédait
Ferdinand Colomb et qu'il intitule: Legenda seu Flos sanctorum in lingua hispanica cum
suis figuris: in cujas principio est prologus Gamberli
(sic). Le Registre du grand
bibliophile, après en avoir donné les principales
divisions, dit: «Est
in fol., 2 col. Impr. en
Toledo, año 1511, Augusti 2573.»
Puis, parmi d'autres ouvrages généraux
consacrés, au moins en partie, à l'histoire des
saints, il faut rappeler celui du hiéronymite de Saragosse,
Fr. Pedro de la Vega: Flos Sanctorum. La Vida de Nuestro Señor Jesu Christo, de su
Sanctissima Madre y de los otros Sanctos, segun el orden de sus
fiestas, imprimé à Saragosse en
152174,
et celui du dominicain Fr. Domingo Valtanas, auteur d'un livre
cité sous le titre suivant par N. Antonio: Vita Christi, seu Flos Sanctorum. Historia general de la vida y hechos
de Jesu Christo y de sus Santos, et qui doit avoir
été imprimé vers le milieu du XVI
siècle75.
Du Vitae patrum, ou plutôt
du Vitas
patrum, comme on disait traditionnellement76,
nous possédons une traduction castillane imprimée
à Salamanque en 1498. L'exemplaire incomplet du commencement
que possédaient les Salvá est enregistré dans
le Catálogo de P. Salvá sous le
numéro 4039. L'achevé d'imprimer commence ainsi:
«Acaba se el presente
libro entitulado Uitas patrum es asaber dela vida
delos santos padres religiosos que fueron en Egypto Thebas &
Mesopotamia.»
Puis, sous le nom de saint
Jérôme, nous avons un Vitae patrum en castillan, publié
à Saragosse en 151177,
un autre Vitas
patrum en
romance, de Séville, 153878,
et enfin un troisième Vitas patrum qui porte en sous-titre: Libro de las vidas de los
sanctos padres del yermo, segun lo escriuio el glorioso Hieronimo,
nueuamente corregido y emendado, et qui fut imprimé
à Tolède en 155379.
Il faudrait avoir comparé ces divers textes pour savoir
s'ils représentent ou non une même version. Notons
pour finir que, dans l'Index de 1559 comme dans celui de 1583, le
Vitas patrum
en romance est
inscrit au nombre des ouvrages prohibés (Reusch,
pp. 240 et 440).
On doit certainement admettre que Thérèse a connu et pratiqué, de ces recueils généraux, au moins la Legenda aurea et le Vitas patrum, dans les éditions anciennes; car, comme il a été dit, elle commença de bonne heure à s'intéresser beaucoup à la littérature hagiographique80. En outre, sur certains saints, qui étaient particulièrement de sa dévotion81, et dont le P. Ribera trouva la liste écrite de sa main, qu'elle gardait dans son Bréviaire82, elle chercha sans doute à se procurer des relations particulières, quand il en existait en espagnol, comme, par exemple, pour sainte Catherine de Sienne83. En examinant soigneusement les allusions à des saints que contiennent les oeuvres de Thérèse, on arriverait sans doute à déterminer dans quelques cas la source directe de son information.
Ce fut pendant un
séjour qu'elle fit à la campagne, aux environs
d'Avila, pour se remettre de la maladie qui avait obligé son
père à la retirer du couvent des augustines, que
Thérèse dut à un oncle paternel la
connaissance des Épîtres de saint Jérôme,
dont la lecture décida sa vocation religieuse: «Ce qui me donna la vie fut l'affection que
j'avais prise aux bons livres. Je lisais les Épîtres
de saint Jérôme qui m'encouragèrent si fort que
je résolus de dire à mon père mon dessein, ce
qui était presque la même chose que de prendre
l'habit; car j'étais si pointilleuse que, l'ayant dit une
fois, pour rien au monde je n'aurais voulu me
dédire84.»
Thérèse lut ces Épîtres dans la
traduction du bachelier Juan de Molina, dédiée
à D.ª María
Enríquez de Borja, duchesse de Gandía et abbesse du
couvent de Santa Clara de la même localité, et qui fut
imprimée pour la première fois à Valence par
Juan Jofre en 152085.
La traduction de Juan de Molina a été
réimprimée à Valence en 1526 et à
Séville en 1532, 1541 et 1548.
Thérèse nous conte au chapitre IX de sa Vie quelle impression extraordinaire elle reçut de la lecture des Confessions, à l'époque où, après de longues années de dissipations et de sécheresse spirituelle, elle entra décidément dans la voie de l'oraison: «En ce temps-là on me donna à lire les Confessions de saint Augustin et il semble que le Seigneur le voulut, car je ne les recherchai point ni ne les avais jamais vues. Je suis très affectionnée à saint Augustin, vu que le monastère où je fus pensionnaire séculière était de son ordre et aussi parce qu'il fut pécheur... Aussitôt que je me mis à lire les Confessions, il me sembla que je me voyais là et commençai à me recommander beaucoup à ce glorieux saint. Quand j'en fus à l'endroit de sa conversion et lus comment il ouït cette voix dans le jardin, je crus vraiment que le Seigneur s'était adressé à moi, tant mon coeur fut touché86.»
Avant la
traduction des Confessions de saint Augustin par le P.
Ribadeneira, qui parut en 1596, c'est-à-dire bien des
années après la mort de la sainte, je n'en connais
qu'une seule en castillan, celle du Père augustin
Sébastian Toscano, originaire de Porto, mais qui, comme
beaucoup de Portugais du XVIe siècle, écrivait le
castillan. Il avait d'ailleurs le sentiment de l'écrire
assez mal et l'avoue modestement dans la dédicace de sa
traduction à D.ª Leonor Mascarenbas, qui fut
gouvernante de Philippe II et de son fils D. Carlos, et l'une des grandes dames
qui aidèrent Thérèse dans ses foudations
(voyez Libro de las
fundaciones, ch. XVII):
«Vuestra Señoria
me mando que traduxesse las Confessiones de nuestro Padre sant
Augustin. Y si me mandara que le hiziera este servicio, boluiendo
las en mi propria lengua Portuguesa, tuuiera lo por cosa
dificultosa, pero siendo lo en la Castellana, que me es agena,
pareciome casi impossible por muchas causas que dixera aqui, si lo
buiera (sic) de auer con otro que con
V. S., de quien
estoy bien cierto que suplira todas mis faltas. Baste dezir que lo
que se desta lengua es por arte y que nunca el arte, aunque lo
procura, yguala a la naturaleza. Y aunque sufrire alegremente en lo
que toca al estilo qualquier emienda, en la voluntad que tengo al
servicio de V. S. no quiero que me reprehenda ninguno... Desta su
casa de Santo Augustin de Salamanca, a quinze de Henero de
1554.»
On cite de cette version une
édition de Salamanque, Andrés Portonariis, 1554, in
8.º (Domingo Garcia Peres, Catálogo razonado de los autores portugueses
que escribieron en castellano, Madrid, 1890, p. 550), qui ne
peut être que la première, vu la date de la
dédicace que je viens de citer. Deux autres éditions
furent données à Anvers en 1555 et 1556, dans le
format in 12, la première chez Martin Nuyts, la seconde
«a la enseña de la
gallina gorda»,
imprimée à
Cologne «por los herederos
de Arnoldo Bircmanno.»
Nous avons la
preuve que Thérèse a bien lu les Confessions
dans la version de l'augustin portugais par les quelques mots
qu'elle cite de cet écrit au chapitre XIII de la
Vie (E. I, 48ª): «esto me aprovecho mucho
y lo que diçe san agustin: dame, señor, lo que me
mandas, y manda lo que quisieres.»
Or,
Sebastián Toscano a exactement la même leçon:
«dame lo que me mandas, y
manda lo que quisieres87.»
Il semble évident que cette traduction castillane des
Confessions fut communiquée à
Thérèse aussitôt après sa publication
à Salamanque, comme une nouveauté de nature à
l'intéresser beaucoup: elle lut donc pour la première
fois l'ouvrage de saint Augustin en 1554, très
vraisemblablement. En tout cas, et ceci nous permet de dater un
passage de l'autobiographie, l'épisode de sa vie
intérieure qu'elle raconte au chapitre IX ne saurait
être antérieur à cette année, puisque
l'augustin portugais termina son travail le 15 janvier 1554.
Trois fois, dans
la Vie (ch. XL), dans le Chemin de perfection
(ch. XLV) et dans le Château de l'âme (IV, 3),
Thérèse rappelle que saint Augustin dit qu'ayant
cherché Dieu jusque sur les places publiques, il
s'aperçut que ce qu'il cherchait sans le trouver au dehors
était en lui-même88.
La Fuente renvoie pour ce passage, une fois au livre X, chapitre
XL89;
une autre fois au même livre, chapitre XXVI, des
Confessions90;
mais le passage visé par la sainte se trouve en fait au
chapitre XXXI des Soliloquia: «Circuivi vicos et
plateas civitatis hujus mundi, quaerens te et non inveni; quia male
quaerebam foris quod erat intus.»
Il
s'agit, non des Soliloquia authentiques en deux livres, mais des
Soliloquia
apocryphes en trente-sept chapitres, qui, conjointement avec les
Meditationes et le Manuale, non moins apocryphes,
furent imprimés une quantité de fois au
XVIe et au
XVIIe
siècle et traduits en langue vulgaire. Il existe de ce
recueil une ancienne version espagnole, faite probablement sur le
texte latin imprimé à Venise en 1512: Las meditaciones & soliloquio
& manual del bienauenturado sant Augustin obispo de yponia
glorioso doctor & lumbre de la sancta yglesia. Nueuamente
corregido & emendado... Imprimiose en la noble villa de
Valladolid por Arnao guillen de brocar. En el año de mil y
quinientos y quinze: a quatro dias del mes de
setiembre91.
Le passage mis à profit par Thérèse du
chapitre XXXI du Soliloquio est comme suit: «E trabaje mucho
buscandote exteriormente, estando tu dentro, buscauate por las
plaças & lugares publicos de la cibdad deste mundo y no
te halle, buscando de fuera lo que a dentro
estaua.»
Cette version anonyme semble avoir
joui d'un assez grand succès, car elle fut
réimprimée à Tolède en 1565 (en casa de
Francisco de Guzman) et à Anvers en 1598, chez Martin Nuyts.
La traduction des trois mêmes ouvrages publiée
à Medina del Campo en 1553 (C. Pérez Pastor,
La Imprenta en Medina
del Campo, n.º 95) doit être identique à
celle qui vient d'être décrite, quoique le P.
Sommervogel l'attribue à Ribadeneira.
D'autres citations
de saint Augustin reviennent chez Thérèse: «Dieu veut... que nous demandions aux
créatures qui les a créées, comme dit saint
Augustin, je crois que c'est dans les Méditations
ou les Confessions92.»
La Fuente renvoie aux Confessions, livre XIII, chapitre
II, à tort, je crois. Il me semble que la sainte a
plutôt pensé à un passage de ce chapitre XXXI
des faux Soliloquia auquel elle avait déjà
emprunté: «Interrogavi deinde mundi molem: dic mihi si es
Deus meus, an non? Et respondit voce forti: Non sum (inquit) ego,
sed per ipsum sum ego; quem quaeris in me, ipse fecit me...
Interrogatio creaturarum, profunda est consideratio ipsarum;
responsio earum, attestatio ipsarum de Deo, quoniam omnia clamant:
Deus nos fecit.»
Dans une lettre, elle
attribue avec quelque hésitation à saint Augustin
cette comparaison: «L'esprit de Dieu
passe sans laisser plus de trace que la flèche n'en laisse
dans l'air qu'elle traverse93.»
La Fuente ne l'a pas trouvée dans les oeuvres de
l'évêque d'Hippone et je n'ai pas été
plus heureux que lui. Enfin, il y a dans une autre lettre de la
sainte une autre citation de saint Augustin qui me paraît
assez peu intelligible et dont je ne puis par conséquent
rien dire94.
Il a paru dans la Revista Agustiniana (année 1883) quelques articles du P. Tomás Rodríguez sur les «analogies entre saint Augustin et sainte Thérèse»: je ne les ai pas lus, mais mon savant ami D. Ramón Menéndez Pidal, qui a bien voulu les examiner, me dit que l'auteur s'est borné à établir les ressemblances qu'on peut noter entre la doctrine des deux saints et qu'il ne s'est pas occupé des traductions dont s'est servie Thérèse.
Pendant la
terrible maladie qui affligea Thérèse peu de temps
après son entrée à l'Incarnation d'Avila et
qui la contraignit à en sortir, elle nous dit qu'elle apprit
à supporter ses souffrances en lisant les Moralia in Job: «Il me fut aussi très utile d'avoir lu
l'histoire de Job, dans les Morales de saint
Grégoire, pour m'enseigner la patience95.»
Les Moralia in Job furent traduits en castillan par le
licencié Alonso Alvarez de Toledo l'an 1514 et
imprimés à Séville en tout cas en 1527 et
peut-être même auparavant. On cite encore des
éditions de Séville 1534 et 154996.
Nos carmélites du premier monastère de Paris ont
très exactement décrit l'exemplaire de
l'édition de 1527, aujourd'hui conservé à San
José d'Avila et que la sainte annota de sa main97.
Au chapitre
XXXVIII de sa Vie, Thérèse écrit
ceci: «Une veille de la Pentecôte,
après la messe, je me retirai en un lieu fort
écarté où souvent je faisais mes
prières et commençai à lire cette fête
dans un chartreux, et y ayant lu les marques par lesquelles ceux
qui commencent, ceux qui avancent et ceux qui ont atteint
l'état de perfection peuvent reconnaître que le Saint
Esprit est avec eux, ayant, dis-je, lu ces trois états, il
me sembla que par la bonté de Dieu, autant que je le pouvais
connaître, j'avais sujet de croire que cet Esprit saint
était avec moi98.»
Dans son édition de la Vie dans la
Bibliothèque Rivadeneyra, La Fuente a mis cette note
à propos du chartreux cité par
Thérèse: «Seria regularmente la vida de Christo por
Dionisio Cartusiano, que ya para entonces se habia traducido
á nuestro idioma.»
Plus tard, dans
l'édition de 1873 (reproduction phototypographique avec
transcription), il s'est corrigé99:
«La Vida de Cristo por
Ludolpho de Saxonia, Carthusiano ó Cartujo. Cisneros la
habia hecho traducir é imprimir por su cuenta á
principios de aquel siglo, y el libro era llamado comunmente
el Cartujano. En la meditacion de
Pentecostés habla efectivamente del estado de los que
principian, ó incipientes, de los que adelantan y aprovechan,
ó proficientes, y de
los que llegan al cabo, ó
perfectos.»
La remarque est exacte. Au chapitre
LXXXIV de la deuxième partie de la Vita Christi par Ludolphe (traduction
de Montesino), nous lisons: «Es de notar que no podemos saber por verdadera
certidumbre ni por sciencia manifiesta estar el espiritu sancto en
alguno, porque el señor dize: El espiritu adonde quiera
espira, & no sabes de donde venga ni a que parte vaya; mas sin
impedimento desto lo podemos saber por conjecturas segun algunos
efectos y señales, por las quales podemos en alguna manera
sospechar si esta el espiritu sancto en alguno o si no esta. Y
estas señales son diferentes segun tres estados, que son de
los principiantes en la virtud y de los que aprouechan en ella y de
los que ya son perfectos... Las señales del espiritu sancto
por las quales parece espirar en los que comiençan dize sant
Bernardo que son tres... Quanto al estado de los que van
aprouechando son otras tres señales... Quanto a los
perfectos son otras tres señales.»
C'est bien le passage que la sainte a eu sous les yeux et sa
façon, au surplus, de citer l'auteur renvoie sans conteste
au livre de Ludolphe, car «en vn
cartujano» ne signifie pas «chez un
chartreux», mais «dans un des volumes du
chartreux», le chartreux par excellence, Ludolphe de Saxe,
dont des traductions catalane, portugaise et castillane avaient
extraordinairement répandu l'oeuvre en Espagne.
Nous n'avons à considérer ici que la traduction castillane exécutée, sous les auspices des Rois Catholiques, par le franciscain Ambrosio de Montesino et qui parut d'abord à Alcalá de Henares de 1502 à 1503, en quatre volumes in folio (P. Salvá, Catálogo, n.º 3435, et surtout Juan Catalina García, Tipografía Complutense, n.º I), puis fut réimprimée à Séville dans la première moitié du XVIe siècle (P. Salvá, Catálogo, n.º 3436, et Francisco Escudero y Perosso, Tipografía hispalense, n.os 304, 385, 436 et 535). La Bibliothèque Nationale de Paris possède un exemplaire de cette réimpression dont la Ire partie est datée de 1537, la 2.e de 1521, la 3.e de 1544 et la 4.e de 1543. Montesino a donné à sa traduction le titre de Vita Christi cartuxano, mais dans le langage courant on disait el primero, el segundo Cartujano, ou, s'il s'agissait de l'ouvrage entier, los Cartujanos, comme font l'auteur du Diálogo de la lengua100, Jean d'Avila101 et Thérèse elle-même dans les Constitutions.
Comme il a
été dit plus haut, la Vita Christi de Ludolphe, mise par Montesino
«en el romance familiar
de Castilla»,
remplaçait pour de
nombreux Espagnols le texte évangélique et nous avons
la preuve que, malgré son format très incommode, ce
livre circulait beaucoup et que maint dévot y puisait sa
nourriture spirituelle. Dans sa Vida del P. Baltasar
Alvarez102,
le P. Luis de la Puente nous parle d'un pieux personnage, le
frère Jimeno, et nous dit ceci: «Cuando venia de la torre
al Colegio, se traia consigo el Cartujano, con ser libro tan grande, para poder leer en
el camino; y en casa, cuando habia leido tres ó cuatro
renglones, decia: "Vamos á rumiar, que la oveja sino rumiase
no engordaria".»
En le plaçant dans
la bibliothèque des monastères, Thérèse
estimait que ses filles y trouveraient, comme elle y trouvait
elle-même, l'équivalent du récit des
Évangélistes enrichi de commentaires d'une
très sûre doctrine.
Mais
Thérèse aurait-elle aussi connu et pratiqué
les oeuvres de l'autre chartreux, de Denis Ryekel, celui qu'on
nomme le Docteur extatique? M.me Cunninghame
Graham, peut-être sous l'influence de la première note
de La Fuente, écrit ceci: «She
(Teresa) may or may not have imbibed some tincture of
German mysticism in Dionysius the Carthusian, who reproduced the
doctrines of Eckart, and whose works, according to the testimony
of Sor Francisca de
Jesus (sic pour María de San
Francisco), together with the
Morals of St. Gregory and the Epistles of St.
Jerome, were her favourite
hooks.»
Toutefois, elle se déclare
prête à se rétracter: «That is if she did not
refer to the: "Life of Chris" by Ludolf of Saxony, generally known
in Spain as the Cartujano, when the above hypothesis must fall to
the ground103.»
Le témoignage de la mère María de San
Francisco, où il est dit que Thérèse lisait
habituellement «las obras del
Cartujano», pourrait à première
vue s'entendre aussi bien de Denis Ryekel que de Ludolphe de Saxe;
cependant, comme nous savons par Thérèse
elle-même que la Vita Christi de Ludolphe lui était un livre
familier et qu'elle le recommande spécialement à ses
filles, il paraît évident que l'expression
«las obras del Cartujano»
se rapporte ici aussi aux quatre volumes de cet ouvrage.
D'ailleurs, la plus connue en Espagne des oeuvres de l'autre
chartreux, Denis Ryekel, intitulée De quatuor hominis novissimis, fut de
bonne heure condamnée par l'autorité
ecclésiastique. Cette condamnation ne paraît pas avoir
porté sur la traduction castillane de Micer Gonzalo de Santa
María, Saragosse, 1491, 1494 et 1499, ou la traduction
catalane de Bernardi Vallmanya, Valence, 1495 (Haebler,
n.os 230 à
233, et P. Salvá, n.º 3876), mais elle porta sur celle
que les Index signalent comme étant due à un moine
chartreux: «Vn libro
intitulado de quatuor nouissimis, compuesto en latin por Dionisio
Rikel monje Cartujano, traduzido en lengua castellana por vn monje
de la misma orden»
(Catalogus librorum reprobatorum ex
ivdicio academiae lovaniensis, avec additions pour l'Espagne
de l'archevêque Valdés, Tolède, 1551);-
«Dionysio Richel
Cartuxano de los quatro postrimeros trances, en Romance, traduzido
por un religioso de la orden de la
Carthuxa»
(Index de Valdés, 1559;
Reusch, p. 233); «Dionysio Richel Cartuxano de los quatro
postrimeros trances, traduzido por un religioso de la orden de la
Cartuxa, en Romance, ó en otra lengua vulgar
solamente»
(Index de Quiroga, 1583; Reusch,
p. 434). La traduction du chartreux anonyme paraît avoir
été imprimée pour la première fois
à Tolède en 1548, sous ce titre: Libro de quatuor nouissimis, que
quiere dezir de los quatro postrimeros trances que compuso en Latin
el religioso y bien auenturado varon Dionysio Rikel, monge
Cartuxano, y lo traduxo en esta lengua un monge de la mesma
profession Cartuxana, et avec une dédicace du
traducteur «al Rever. Señor Arçobispo de Granada
don Pedro Guerrero su señor»
(C. Pérez
Pastor, La imprenta
en Toledo, n.º 230). A partir de 1551, où cette
traduction fut mise à l'Index, Thérèse devait
s'en interdire la lecture et rien ne prouve qu'elle en ait eu
connaissance auparavant. En tout cas, le mot Cartujano, dans la
Vie d'abord, puis dans les Constitutions, et
partant aussi dans la déposition de María de San
Francisco, désigne non Denis le chartreux, mais uniquement
la Vita
Christi de Ludolphe de Saxe, traduite par Montesino.
Ce qui vient
d'être dit ici des deux auteurs chartreux nous fournit
l'occasion de montrer quelles graves altérations subirent,
du fait des carmes déchaussés, les
Constitutions de 1581-1588. Le § 2 du chapitre X
entre autres fut remanié de la façon la plus
inconsidérée par le bref de Sixte-Quint du 5 juin
1590 et dans les nouvelles Constitutions de
1592104.
Ainsi on supprima le livre que sainte Thérèse
recommandait en premier lieu à ses filles, et par
quoi le remplaça-t-on? Par cet autre livre qui n'en est pas
du tout l'équivalent, ce De quatuor hominis novissimis de Denis
Ryekel, dont la version en langue vulgaire figurait encore à
l'Index espagnol de 1583 et dont même le texte latin est
défendu par l'Index romain de Sixte-Quint de 1590, «nisi repurgetur
in art. 472»!
105
Serait-ce que les carmes ne connaissaient pas d'autre chartreux que
Denis? D'autres changements dans cette liste de livres
destinés aux monastères semblent aussi peu
justifiés, par exemple l'introduction des Nombres de Cristo de Fr. Luis
de León, ouvrage dont l'intelligence suppose une
érudition scripturaire considérable et qui ne
convient nullement à des religieuses.
La lecture du
livre qu'on appelait jadis le Contemptus mundi et que les plus anciens
traducteurs attribuaient à Gerson, est recommandée
par les Constitutions, et María de San Francisco le
cite parmi les livres les plus familiers à
Thérèse; on peut rappeler aussi que, d'après
le P. Ribera, celle-ci le donna à lire à une mondaine
pour la convaincre de son état de péché et
l'amener à Dieu (Vida de la Madre Teresa de Jesus, livre IV, chap.
XI). Thérèse n'a pas dû se servir de la plus
ancienne traduction castillane imprimée dès 1490
(Haebler, n.os 294 à 297),
mais de la traduction de Louis de Grenade, intitulée
Contemptus
mundi, nueuamente romanzado, et publiée pour la
première fois à Séville en 1536. Le P. Justo
Cuervo l'a reproduite d'après cette édition
très rare, dans le tome XII des Obras de Fr. Luis de Granada, Madrid,
1906. Voici ce qu'on lit dans le prologue sur les rapports de la
nouvelle version avec celles qui l'ont
précédée: «Y porque tal fuente como
ésta, que agua tan clara echa de sí para hacer tanto
fructo, estaba tan turbia y cuasi llena de cieno, por no estar el
romance tan claro, tan proprio, tan conforme al latin como fuera
razón, fuí movido con celo desta perla preciosa que
tan escurecida estaba, y por eso tan poco gozada, de sacarla de
nuevo, cotejándola con el latín, en el cual el primer
auctor lo escribió. Y quité lo que en el libro hasta
aquí usado no estaba conforme al latín;
declaré lo obscuro para que en ninguna cosa trompieces.
Quité lo superfluo, añadí lo
falto.»
Puis le traducteur termine par ces
mots qui visent la personne de l'auteur: «Y aunque no hemos de
mirar tanto el auctor que habla cuanto lo que habla, es bien que
sepas que quien hizo este libro no es Jersón, como hasta
aqui se intitulaba, mas Fray Tomás de Kempis,
canónigo reglar de Sant
Augustín.»
Après
l'édition de 1536, que le P. Cuervo a eu le mérite de
retrouver et que ne connaissait pas Juan Antonio Pellicer, ce
dernier bibliographe en cite une de Lisbonne 1542, puis une
d'Alcalá 1548, qui contient, outre l'Imitation,
«Cien problemas de la
Oracion» traduits, par un anonyme, de Serafino
de Fermo, auteur mis à l'Index en 1559 et 1583106,
et enfin plusieurs réimpressions de la seconde moitié
du XVIe et
du XVIIe
siècle107.
Pellicer dit que Louis de Grenade conserva beaucoup de l'ancienne
version et que c'est ce qui incita le P. Nieremberg à donner
une traduction nouvelle du célèbre ouvrage.
Ce franciscain,
auteur de trois traités ascétiques dont le plus connu
est l'Arte para
servir á Dios, que D. Marcelino Menéndez Pelayo
nomme «un véritable joyau
littéraire»,
a joui d'une assez grande
notoriété même hors de son pays: trois de ses
écrits ont été traduits en français,
celui qui vient d'être cité, puis l'Espejo de ilustres personas et
les Siete
Meditaciones de Semana Santa, Sainte Thérèse
parle de l'Arte au chapitre XII de la Vie, où
il s'agit du premier état d'oraison, et en conseille la
lecture à ceux qui n'ont pas dépassé cette
étape de la vie spirituelle: «L'âme, dans cet état, peut
accomplir divers actes pour se décider à faire
beaucoup pour Dieu et pour réveiller l'amour; elle en peut
faire d'autres qui l'aident à accroître les vertus,
comme l'enseigne un livre nommé Art de servir Dieu,
lequel est très bon et approprié à ceux qui se
trouvent en cet état, parce que l'entendement
agit108.»
La publication de
ce livre remonte au moins à l'année 1521, comme en
fait foi cette note du Registre de Ferdinand Colomb: «Arte para servir
à Dios, en español. Divídese en 3 partes y las
partes por documentes... Es en 8.º Impr. en Sevilla, anno 1521, 22 Julii.-
Costó en Medina del Campo 18 maravedis, á 19 de
noviembre de 1524109.»
Après, les bibliographes signalent des éditions de
Séville, s. d. par Juan
Gronberger, d'Alcalá, 1526, de Burgos, 1530 et 1542,
d'Anvers, 1551, d'Alcalá, 1555 et 1570, de Séville,
1587. Très épris des idées de ce livre, mais
moins satisfait de son style qu'il trouvait un peu vieillot, le
grand érudit Ambrosio de Morales s'occupa d'en donner une
version retouchée et enrichie de commentaires dont on cite
des éditions de Tarragone, 1591, et de Madrid,
1598110,
1603, 1606, 1610, 1621 et 1785. Récemment, l'édition
du texte primitif d'Alcalá, 1570, qui représente,
paraît-il, la dernière revision de l'auteur, a
été publiée, non sans quelques changements
d'orthographe et de style, par le P. franciscain Jaime Sala:
Arte de servir
á Dios y Espejo de ilustres personas compuestos por el P.
Fr. Alonso de Madrid, Valence, 1903, 1 vol. in 12.
La plus ancienne
traduction française de l'Art de servir Dieu est
celle de Toulouse, Guyon Boudeville, 1555, in 16111.
Je ne l'ai pas vue et elle n'existe pas à la
bibliothèque de Toulouse, comme me l'a obligeamment fait
savoir M. Massip, bibliothécaire de cette ville. Le
Supplément à Brunet cite ensuite une
édition de Douai, 1599, qui doit contenir la traduction de
Gabriel Chappuis, Tourangeau, annaliste et translateur du Roi, dont
la Bibliothèque nationale possède des éditions
plus récentes de Douai, 1600, et de Lyon, 1612. Voici le
titre complet de l'édition de 1600: La Méthode de
servir Dieu, divisée en trois parties, avec le Miroir des
personnes illustres. Augmentée du Mémorial de la vie
de Iésus Christ, contenant sept belles Méditations
pour tous les jours de la semaine112.
Faite en espagnol par le R. P. Alphonse de Madrid, Religieux de
l'ordre de sainct François. El mise en nostre langue, de la
traduction de Gabriel Chappvys Tourangeau, Annaliste et translateur
du Roy. Au R. P. Frere Paul de Mol, Guardien du Convent des
Frères Capucins de Belhune. A Douay. De l'Imprimerie de
Balthazar Bellere, au Compas d'or, l'an 1600. Dans sa
dédicace, datée de Douai le 6 février 1598,
Bellere rappelle que l'Arte fut «traduit en
latin par un docteur Louaniste et imprimé à Louain,
avec tres ample tesmoignage du depuis traduit en françois,
mesme en Italie, imprimé à Paris, à Lion,
à Ingoslstad.»
L'approbation de la Faculté
de théologie de Paris, que contient cette édition,
porte la date du 10 octobre 1587.
Ce franciscain
andalous -minorita
bethicus comme il est nommé dans le titre de ses
sermons latius- fut le premier maître spirituel de
Thérèse; il lui enseigna, nous dit-elle,
l'oraison de quiétude. Lorsque, après une
année de séjour au monastère de l'Incarnation
d'Avila, où elle était entrée volontairement
en 1535, et où elle tomba gravement malade,
Thérèse dut, sur l'ordre de son père,
s'abandonner aux mains de médicastres, il advint que son
oncle, Pedro Sánchez de Cepeda, habitant la banlieue
d'Avila, qui l'avait auparavant déjà initiée
aux lectures pieuses, lui prêta le Troisième
Abécédaire spirituel de Francisco de Osuna.
«Alors que je m'y rendais (dans la
localité où devait s'opérer la cure), cet
oncle, dont j'ai dit qu'il se trouvait sur le chemin, me donna un
livre appelé le Troisième
Abécédaire, lequel a pour objet d'enseigner
l'oraison de recueillement; car, quoique pendant cette
première année j'eussc lu de bons livres, ne voulant
plus en lire d'autres à cause du mal qu'ils m'avaient fait,
je ne savais pourtant pas comment me conduire dans l'oraison ni
comment me recueillir: aussi eus-je bien de la joie d'avoir ce
guide et résolus de suivre de tout mon pouvoir le chemin
qu'il me traçait. Et comme à cette époque le
Seigneur m'avait déjà accordé le don de larmes
et que je prenais goût à ce que je lisais, je
commençai à avoir des temps de retraite et à
me confesser souvent, prenant ce livre pour maître, parce que
je n'en trouvai pas d'autre, j'entends de confesseur qui me
comprît113.»
À en juger
par son nom, ce maître de notre sainte serait né
à Osuna114,
et l'on doit supposer qu'il prit la robe de franciscain dans les
premières années du XVIe siècle.
Après avoir rempli divers emplois de son ordre en Espagne,
il fut pourvu de la charge de Commissaire général des
Indes, mais nous ne savons pas s'il résida effectivement en
Amérique. Nous savons par contre qu'il vint en France, qu'il
habita probablement Toulouse, où s'imprimèrent
quelques-uns de ses ouvrages, et sûrement Paris, comme
l'indique la date du prologue qu'il mit à la Pars Meridionalis de ses
sermons: «Actum in cellula
nostra apud maiorem conventum Fratrum minorum Parisiis, anno Domini
millesimo quingentesimo trigesimo tertio, immominente omnium
sanctorum die115.»
Outre ses ouvrages latins d'exégète, de
théologien et de sermonnaire dont on a la liste chez
Antonio, les écrits en langue vulgaire qui ont fait sa
réputation sont: l'Abecedario Espiritual et le Norte de los
Estados116.
Le premier, en six parties, fut publié, parfois à
intervalles assez longs, dès l'année 1525 environ,
jusqu'en 1554117,
mais les cinquième et sixième parties sont posthumes,
ainsi qu'il appert de la dédicace du libraire Juan de
Espinosa à Fr. Antonio de Guevara, évêque de
Mondoñedo, de la cinquième partie, dédicace
datée du 31 mars 1542. Nous n'avons à nous occuper
ici que du Troisième Abécédaire,
publié pour la première fois à Tolède
en 1527118,
avec une dédicace a D. Diego López Pacheco, duc
d'Escalona et marquis de Villena, mort le 26 novembre 1529.
«En solo este Abecedario,
sin glosa, se abrevia la dotrina del
recogimiento,»
dit le prologue; toutefois,
c'est surtout à partir du sixième traité de
cette troisième partie que le franciscain devient vraiment
un professeur de recueillement spirituel, doctrine
déjà enseignée par les mystiques allemands,
flamands ou autres, mais que Fr. Francisco popularisa beaucoup,
grâce à la familiarité et à la bonhomie
de son langage. Au gré de certains esprits religieux de
l'époque, il la popularisait trop, risquant par là
d'égarer des âmes faibles: c'est ce que laisse
entendre Jean d'Avila, lorsque, dans une lettre de son
Épistolaire spirituel, il donne à ceux qui
veulent servir Dieu les recettes de leur dévotion: «la seconde recette consiste à beaucoup
aimer la lecture, car plus les gens sont durs, plus il leur est bon
de lire des livres en langue vulgaire, et les livres le mieux
appropriés à ce cas sont: Passio duorum119,
Contemplus
Mundi, les Abécédaires spirituels,
j'entends la deuxième et la cinquième partie qui
traitent de l'oraison; mais que ces gens évitent en
général la troisième, qui leur sera
préjudiciable, car elle tend à supprimer tout
exercice de la pensée, et cela ne convient pas à
tous120.»
Fr. Luis de León, dans son Apologie de sainte
Thérèse contre ceux qui lui reprochaient
d'enseigner l'oraison d'union, parle aussi des
Abécédaires; il montre qu'ils continuent en
langue vulgaire les grands mystiques du moyen âge, tels que
saint Bonaventure, Richard de Saint-Victor, Gerson, que la doctrine
de la Mère n'est qu'un raccourci de ce qu'ont écrit
ces théologiens et que les critiques qu'on lui adresse
atteignent bien plutôt ceux dont elle s'est
inspirée121.
Les Abécédaires de Francisco de Osuna,
plusieurs fois réimprimés dans le cours du
XVIe
siècle122,
ne figurent pas dans les Index de 1559 et de 1583123,
mais plus tard l'Inquisition les fit expurger.
M.me Cunninghame
Graham nous apprend que parmi les précieuses reliques
conservées chez les Thérèses d'Avila se trouve
«le
vénérable volume de Francisco de Osuna dont les pages
jaunies portent la marque d'une lecture assidue. De nombreux
passages y sont fortement soulignés, tandis que sur les
marges une croix, un coeur, une main indicatrice (les marques
favorites de Thérèse) signalent les pensées
ingénieuses ou les tendres conceptions qui lui semblaient
particulièrement dignes d'être retenues dans le texte
gothique»
124.
L'étude du Troisième Abécédaire, qui s'impose à tout Thérésien, ne me paraît avoir été faite par aucun d'eux. A ma connaissance, seuls deux érudits de notre temps témoignent avoir au moins consulté cet ouvrage pour s'éclairer sur la doctrine contemplative de la sainte: M. H. Ch. Lea, dans ses Chapters from the Religious History of Spain (Philadelphie, 1890) et M. Wilkens dans son travail sur le mysticisme de sainte Thérèse125, où il caractérise la méthode, l'inspiration et le style de Francisco de Osuna et cite quelques passages des Abécédaires; mais le meilleur travail d'ensemble que nous ayons sur le franciscain andalous reste celui que lui a consacré Éditions Boehmer, à propos de l'évolution des idées religieuses en Espagne au commencement du XVIe siècle (Franzisca Hernandez und Frai Franzisco Ortiz, Leipzig, 1865, pp. 233 à 310).
Lorsque
Thérèse, tourmentée par la crainte
d'être le jouet du démon et de s'être
engagée à son insu dans une fausse voie, s'ouvrit
à un prêtre et à un laïque pieux d'Avila
pour prendre leur avis sur le caractère de sa vie
contemplative, il lui fut, nous dit-elle, impossible de leur
expliquer clairement ce qu'était son oraison; elle
résolut alors d'avoir recours à un livre spirituel,
l'Ascension du Mont Sion où elle souligna les
passages qui lui parurent rendre compte de ce qu'elle
éprouvait dans ses recueillements et ses
extases126.
Le livre en question, publié pour la première fois
à Séville en 1535, sous le titre de Subida del Monte Sion por la via
contemplativa; contiene el conocimiento nuestro y el seguimiento de
Christo y el reuerenciar a Dios en la contemplacion quieta;
copilado en vn conuento de frayles menores127,
a pour auteur un frère lai128
de l'ordre de saint François du nom de Bernardino de Laredo,
né à Séville en 1482 et
décédé dans la même ville en 1540, qui
s'adonna d'abord à l'étude de la médecine,
remplit même les fonctions de médecin auprès du
roi Jean II de Portugal, puis prit le froc franciscain au couvent
de San Francisco del Monte, à quatre lieues de
Séville, en 1510129.
L'édition de la Subida de 1535 et toutes celles du XVIe siècle sont
anonymes; mais il résulte de renseignements fournis par le
livre qu'il fut composé par un frère lai franciscain
de la province des Anges, c'est-à-dire d'Andalousie, en
relations avec D.ª María de
Velasco, grande maîtresse de la reine de Portugal, et avec
l'impératrice Isabelle, femme de Charles-Quint130.
Dans l'édition d'Alcalá 1617, le titre de la
Subida a
reçu ce complément: «Compvesto por Bernardino
de Laredo, Frayle Lego de la Provincia de los Angeles de la Orden
del S. P. S. Francisco, como se colige de la quarta parte de las
Cronicas de la misma Orden, aunque el autor por su humilidad no
quiso manifestar su nombre.»
Le livre de Laredo, muni d'une dédicace au cardinal D. Alonso Manrique, archevêque de Séville de 1524 à 1538, se divise en trois parties. La première verse sur les questions énoncées dans le titre reproduit ci-dessus; la seconde se compose d'épîtres pieuses adressées à divers personnages, et la troisième, intitulée Josephina, est consacrée aux louanges de saint Joseph.
Outre ses livres profanes, tels que l'Horloge des princes, les Épîtres familières et d'autres, qui lui valurent en Espagne et ailleurs une si grande réputation, le célèbre prédicateur de Charles-Quint, Fr. Antonio de Guevara, écrivit aussi des livres dévots dont le succès ne fut pas moindre. Celui que Thérèse recommande aux carmélites de sa réforme est intitulé Oratorio de religiosos y exercicio de virtuosos et parut pour la première fois à Valladolid en 1542. Après l'édition princeps, les bibliographes citent des éditions de Saragosse, 1543, de Valladolid, 1546, de Salamanque, 1570 et 1574, et de Medina del Campo, 1584. Manuel pratique de la vie religieuse, l'Oratorio s'adresse à la fois aux personnes des deux sexes qui se proposent de prendre l'habit ou le voile, et à celles qui vivent déjà en communauté.
Comme les autres
ouvrages de Guevara, celui-ci fut traduit en italien et en
français. La traduction italienne due à un Lucio
Mauro parut à Venise en 1560, chez Vincentio Valgrisi (la
dédicace est datée du 1er avril 1560), et
cette version servit à l'un des traducteurs français
N. Dany, abbé de Saint-Crépin-le-Grand de Soissons et
archidiacre de Soissons, qui publia son ouvrage à Paris chez
Guillaume Chaudière en 1578, sous ce titre: L'Oratoire
des religieux et l'exercice des vertueux, composé par le
Reverend et digne Prelat Don A. de Guevare, Evesque de Mondognel,
traduit d'Italien en Françoys et conféré avec
l'Espagnol. Dany dédia sa traduction au cardinal de
Bourbon, archevêque de Rouen, et signa sa dédicace
à Soissons, le 1er décembre
1577. Deux ans avant Dany, un autre traducteur, Paul Du Mont,
douaisien, s'était employé à faire passer dans
notre langue l'Oratorio espagnol. Dans sa dédicace
à D. Arnould de le Cambe, dit Ganthois, abbé de
Marchennes, Du Mont écrit à propos du livre
de.Guevara: «Ayant esté ia piecha
requis et sollicité par vng sage et deuot Religieux, qui
l'auoit en partie faict Flamen, de le traduire en François,
après auoir veu le bon accueil que l'ou a faict en ce Pays
bas à quelque autre sien liure du Mont de Caluaire, traduit
en François par ce docte et tant laborieux François
de Belle-forest, je me suis mis en fin a le translater.»
Je ne connais pas l'édition originale de cette version dont
la dédicace est datée de Douai, 25 janvier 1576: je
n'en ai vu qu'une édition de Douai, de l'imprimerie de Jean
Bogart, 1599, qui est suivie d'une addition au livre de
l'évêque espagnol par Julien de Lingne, grand vicaire
de l'église métropolitaine de Cambrai, laquelle forme
un tome second sous la date de Douai, 1598. La dédicace de
cette suite à l'Oratoire est datée: «De la maison et conuent de S. François
de eeste Ville et Vniuersité de Douay, ce premier de Mars,
selon la nouvelle correction du Calendrier, 1583.»
On sait les liens
très étroits qui unirent sainte Thérèse
au fondateur de l'ordre des déchaussés de saint
François, qu'on a avec raison appelé l'un de ses
pères spirituels. Dans le chapitre XXVII de la Vie,
elle parle de la mort de saint Pierre d'Alcántara, qui eut
lieu le 18 octobre 1562, peu de temps après la fondation de
San José; dans le chapitre XXX, elle fait allusion à
ses écrits: «Il est l'auteur,
dit-elle, de quelques petits livres en langue vulgaire aujourd'hui
fort en vogue qui traitent de l'oraison, car, l'ayant longuement
pratiquée, il a écrit d'une façon très
profitable à ceux qui s'y adonnent131.»
Une autre fois, dans le Château de l'âme, elle
cite encore saint Pierre d'Alcántara, à propos de
l'oraison de recueillement, pour dire qu'elle est d'accord sur le
fond du sujet avec ce qu'il a écrit dans un de ses
traités132.
Thérèse prisait surtout chez lui l'homme qui avait
vraiment fait l'expérience de la vie spirituelle, qui
n'était pas un spéculatif. Aussi lui adressa-t-elle
une longue consultation sur sa vie intérieure qui figure
dans les oeuvres de la sainte sous le titre de Relacion primera.
Ce que
Thérèse nomme les «libros pequeños
de oraçion»
de Pedro de
Alcántara, c'est-à-dire un Tratado de la Oración y
Meditación, abrégé de celui de Louis de
Grenade, comme l'auteur le déclare
lui-même133,
une Breve
Introdución para los que comienzan á servir á
Dios, les Tres
cosas que debe hacer el que desea salvarse, une Oración
devotísima et une Petición especial de Amor de Dios,
tout cela, plus un Traité de Savonarole sur les «trois
voeux», fut imprime à Lisbonne par Joannes Blavio de
Colonia en un petit volume in-12 qui ne porte pas de date, mais qui
paraît avoir été publié entre les
années 1556 et 1560. Thérèse a pu se servir de
cette édition de Lisbonne ou peut-être d'une
édition de Medina del Campo, 1563, qu'on suppose avoir
précédé celle que publia aussi dans la
même ville le libraire Benito Boyer en 1587134.
Sans compter que
les oeuvres du grand dominicain sont mentionnées dans les
Constitutions et citées par la Mère
María de San Francisco parmi les lectures habituelles de la
sainte, nous pouvons déduire d'une lettre adressée
par Thérèse à Fr. Luis, à la date du 28
décembre 1573, le cas qu'elle faisait des écrits de
ce dernier. «Au nombre de ceux qui
aiment dans le Seigneur Votre Paternité, à cause de
la doctrine si sainte et profitable de vos livres, et en remercient
Dieu, comme ils le remercient de vous avoir rendu capable de faire
un bien si grand et si universel aux âmes, vous pouvez me
compter135.»
Fr. Luis, de sou côté, a célébré
Thérèse dans un passage de sa Vida del B. Juan de Avila
(1588), rappelant la consultation qu'elle demanda à
l'Apôtre d'Andalousie sur sa vie intérieure et la
réponse que lui fit le saint homme136.
Les oeuvres de Fr. Luis que Thérèse a surtout dû lire sont, à n'en pas douter, la Guia de pecadores, sous ses deux formes, et le Libro de la Oración, comme l'indique d'ailleurs un passage du Chemin de perfection, où elle parle de livres, qu'elle invite ses filles à lire, et dans lesquels les scènes de la Passion sont réparties d'après les jours de la semaine137, ce qui est le cas dans le Libro de la Oración.
Il serait encore
à propos d'examiner quelques allusions de sainte
Thérèse éparses dans ses écrits et dont
on pourrait inférer d'autres lectures. Je ne citerai que
deux exemples. Au chapitre XX de la Vie, elle parle,
à propos des ravissements (arrobamientos), de certaines rages
(rabiamentos)
décrites par saint Vincent et qui sont l'oeuvre du
démon. La Fuente (édition phototypographique) avait
déjà pensé qu'il s'agissait ici de saint
Vincent Ferrer, mais nos carmélites ont
précisé et produit deux passages des chapitres XII et
XIV du Tractatus de
vita spirituali de ce dernier qui confirment
l'hypothèse de La Fuente138.
Thérèse a certainement pu lire le traité en
question de Vincent Ferrer, que le cardinal Cisneros fit traduire
en castillan avec la vie d'Angèle de Foligno et la
règle de sainte Claire, et dont nous avons une
édition de Tolède, 1515: Libro de la bienauenturada sancta Angela de
Fuligno... Item primera regla de la bienauenturada virgen santa
clara. Item vn tractado del bienauenturado Sant Vincente de la vida
& instrucion espititual (sic)... Estos tratados se imprimieron en la
emperial ciudad de Toledo por mandado del reuerendissimo
señor don fray Francisco ximenez cardenal de España
& Arçobispo de la santa yglesia de Toledo. Acabaronse a
XXIIII dias del mes de Mayo de mill quinientos & diez
años139.-
Ailleurs, dans ce que La Fuente appelle la Relacion V140,
Thérèse traduit un passage de Cassien, qui
appartient, comme l'ont encore montré nos
carmélites141,
au paragraphe IV de la VII Collation. Nous connaissons
d'anciennes traductions manuscrites catalanes et
castillanes142
des Collations de Cassien, qui datent du XVe siècle, mais
aucune version de cet ouvrage en langue castillane n'avait
été imprimée avant 1562. C'est du moins ce qui
résulte d'une déclaration de Louis de Grenade dans la
dédicace à la reine Catherine de Portugal de sa
traductiou de l'Échelle spirituelle de saint Jean
Climaque: «Entre los libros
que han prevalescido contra la injuria de los tiempos... dos son,
Serenisima Señora, los que entre todos tienen más
ilustre nombre, que son las Colaciones de Juan Casiano, y S. Juan
Clímaco. El primero de los cuales hasta agora no ha tenido
intérprete castellano143.»
Sans doute Thérèse a dû lire le passage qu'elle
rapporte des Collations soit dans un texte manuscrit, soit
chez un auteur qui l'avait cité.